L’Eucharistie, par le Chevalier Le Clément de Saint Marcq

L’Eucharistie, par le Chevalier Le Clément de Saint Marcq

L’Eucharistie, par le Chevalier Le Clément de Saint Marcq

Ce texte peut choquer par son côté hors norme, toutefois, il se place de manière sûre dans la tradition gnostique et il faudrait sans doute dépasser nos propres peurs et nos propres intimités mornes afin d’atteindre à la compréhension totale de ce texte. Oeuvre du Coeur et de l’Esprit…

Spartakus FreeMann

Note : L’auteur, ancien commandant de la place forte d’Anvers, franc-maçon membre de plusieurs ordres occultistes plus hallucinés et creux les uns que les autres, grand amateur de spiritisme (!), passe pour cet « auteur belge » qui, selon Henri Birven, influença fortement Crowley et Reuss sur cette question précise des pratiques de spermatophagie. La consommation de la semence sacrée associée à une forme de théophagie n’est pourtant pas nouvelle ; la symbolique chrétienne s’y prête avec aisance, au travers de la doctrine plus qu’ignorée du Logos Spermatikon (d’autres traditions y font référence ; ainsi, le dieu Skanda naît d’un accouplement de Shiva et Agni, celui-ci absorbant la semence de Shiva par une fellation savante – comme quoi les unions homosexuelles, les dieux montrant l’exemple, peuvent également engendrer des « enfants divins »). L’originalité consiste ici en ce passage de l’ordre symbolique à l’interprétation littérale, plutôt courageux et exceptionnel en contexte chrétien. Que les gnostiques aient pu s’adonner à ces pratiques ne fait aucun doute, mais l’Église catholique…

I

Le développement de la religion chrétienne a joué un rôle d’une importance exceptionnelle dans l’histoire du monde pendant les quinze derniers siècles ; la pensée humaine a subi fortement l’empreinte des conceptions de cette foi, et dans les principales aspirations qui luttent, en ce moment, l’une contre l’autre, dans l’esprit de l’humanité terrestre, à l’effet d’en fixer l’avenir, il n’est pas difficile de discerner, d’une part, les prétentions sacerdotales rattachées au passé et à toutes les formes de l’esprit de domination et, d’autre part, le souffle niveleur et révolutionnaire de l’Évangile, de sorte que l’on peut dire que les tendances les plus puissantes qui se font jour dans le monde politique ne sont que des manifestations opposées de la pensée du Christ.

Il est donc d’une haute importance de connaître exactement ce qu’a été cet enseignement de Jésus, qui a agité le monde avec une force si grande qu’actuellement nous en saisissons encore, à deux mille ans de distance, les remous violents dans l’esprit des hommes.

Pour saisir cet objet, force nous est d’examiner avec le plus grand soin ce qu’affirment ceux qui font profession de garder les leçons du prophète de Nazareth et de les répandre autour d’eux dans le monde.

Si nous pénétrons dans une église consacrée à ce culte, au moment du sacrifice divin, nous voyons l’officiant rendre les honneurs suprêmes à un corpuscule blanc, de forme circulaire, formé d’une pâte alimentaire et sèche, qui remplace la victime offerte aux idoles du paganisme et porte pour ce motif le nom d’hostie, en sorte que c’est le Dieu du temple lui-même qui s’immole ainsi devant tous et pour tous.

Tout le culte réside dans la divinité de l’hostie, dont l’octroi au fidèle purifié par la pénitence forme le pivot du sacrement essentiel de l’Eucharistie, dans lequel, selon la foi, Dieu se donne à ceux qui l’adorent.

L’hostie n’est pas une image ou un symbole de la divinité ; d’après la foi catholique, elle est la divinité elle-même, à la fois matériellement et spirituellement présente en la personne de Jésus-Christ, dont la conscience, la sensibilité, sont tout entières présentes et vivantes dans la moindre parcelle d’une hostie consacrée.

C’est en cela que réside l’affirmation à la fois la plus nécessaire à l’existence du culte et la plus inadmissible à la raison, parmi toutes celles qui sont le fondement de la religion catholique. Si encore on nous disait que la pensée du Christ en tant que créateur du mouvement religieux qui porte son nom, est présente dans le symbole de l’hostie, dont l’invention est une conséquence des paroles qu’il a prononcées, de même que le génie de l’artiste est présent dans l’œuvre qu’il a conçue et mise au jour, la thèse ainsi réduite n’aurait rien que de raisonnable et d’évident en soi-même ; mais aucun homme réfléchi ne peut admettre que la personnalité du Christ puisse être simultanément, éternellement présente dans chaque hostie, qu’il puisse y être, y voir, y entendre, s’y trouver aussi profondément réel qu’il l’était de son vivant en son corps.

Lorsqu’on examine attentivement cette situation, on se demande comment il est possible qu’un nombre aussi considérable de prêtres aient pu, depuis plus de quinze siècles, affirmer et soutenir une pareille énormité ; comment la foule immense des croyants a pu se laisser endoctriner de la sorte sans que le bon sens universel se soit révolté et ait rejeté dans le néant des théories aussi éloignées de la saine raison. Personne ne pourrait concevoir une pareille aberration collective, si l’on ne devinait qu’à côté de ce que l’on dit, il y a ce que l’on ne dit pas ; à côté de ce qu’on expose à haute voix dans le catéchisme, il y a les explications cachées qui circulent de soutane en soutane et se chuchotent à l’oreille des dévotes extasiées. Si nous pénétrons dans ce domaine mystérieux, nous y découvrons un culte secret entièrement parallèle au culte public ; le second n’est que la glorification extérieure du premier. Celui-là est mensonger, mais il enveloppe et couvre le premier qui, par sa nature, ne semble pas pouvoir être exposé aux regards de la foule. Celui qui est initié à ces mystères comprend comment les générations précédentes ont été amenées à élever l’édifice de mensonge au sein duquel il est appelé à vivre, et se retrouvant dans les mêmes nécessités, il continue à défendre, à répandre et à protéger ces contre-vérités, qui lui apparaissent comme le véhicule nécessaire de la tradition la plus haute, la plus sainte, la plus pure, la plus respectable. C’est précisément cet enseignement secret, cette doctrine occulte, transmise de bouche en bouche au sein de l’Église, depuis le temps des apôtres, que le présent opuscule a pour objet d’exposer. En soulevant pour le lecteur le voile pudique tissé par les siècles pour couvrir ces mystères, nous cherchons à amener ceux qui ignorent la véritable tradition chrétienne à la connaître, à la comprendre d’une façon complète.

Ils auront ainsi une notion plus exacte, plus conforme à la vérité de tout ce qui touche à l’existence des prêtres, à leur manière de vivre et de penser, à leurs influences réelles sur le monde ; ils pénétreront le sens de tous les écrits sortis des mains des penseurs ecclésiastiques qui ont occupé une si grande place dans la littérature de tous les temps et dont plusieurs, tels que Fénelon et Bossuet, sont encore présentés comme des modèles à notre jeunesse studieuse. Nous leur permettrons aussi, par cette révélation, de mieux comprendre la réalité historique, de retrouver dans le passé l’effet puissant et continu des idées qui ont cheminé derrière les manifestations extérieures du culte, et de découvrir aujourd’hui encore autour d’eux, les mêmes usages, les mêmes conspirations mystérieuses de femmes et de prêtres unissant dans un même idéal, leurs aspirations de luxure et de domination (1). Quant à ceux qui connaissent déjà le mystère que nous allons dévoiler, notre travail actuel ne leur sera non plus sans utilité ; ils y trouveront l’occasion de réfléchir à la vérité en elle-même, dépouillée de tout l’appareil du culte ; ils pourront se demander s’il ne convient pas de laisser là les vieilles formes mensongères qui entourent la doctrine de leur Maître, s’il ne faut pas dire purement et simplement, sans réserve et sans fausse honte, devant le monde entier, ce que le Christ a enseigné à l’oreille de ses disciples, afin que ce qu’il peut y avoir de vrai, de bon, de juste dans cette tradition devienne le patrimoine commun de l’humanité et cesse d’être le privilège d’une association de soi-disant élus qui, tant qu’elle vivra dans l’oisiveté aux dépens des travailleurs, ne saurait être le véritable guide moral du monde.

II

Abordons le sujet principal qui nous occupe et ouvrons l’Évangile de Saint-Jean, au chapitre VI, v. 47 et suivants. Voici les paroles sur lesquelles est fondée l’institution de l’Eucharistie :

47. En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éternelle…

48. Je suis le pain de vie.

49. Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts.

50. C’est ici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point.

51. Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c’est ma chair que je donnerai pour la vie du monde.

52. Les Juifs donc disputaient entre eux : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger » ?

53. Jésus leur dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis Si vous ne mangez de la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez point la vie en vous-mêmes ».

54. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour.

55. Car ma chair est véritablement une nourriture et mon sang est véritablement un breuvage.

Posons-nous d’abord cette question : Comment un homme peut-il faire manger sa chair et boire son sang sans se couper, ni s’arracher un membre, sans se blesser, sans porter atteinte à l’intégrité physique de son corps ?

Ce problème comporte une solution et n’en comporte qu’une seule. Nous n’avons donc pas le choix ; nous sommes obligés de la prendre telle que la science nous la fournit : la semence procréatrice de l’homme est une matière comestible, semi-solide, semi-liquide, qui peut donc être mangée ou bue ; elle est à la fois la chair et le sang de l’homme de qui elle provient, parce que c’est en elle que se trouve le germe de sa descendance possible, laquelle est la chair de sa chair et le fruit de son sang. Ce n’est donc que sous les espèces du sperme que la chair de Jésus-Christ a pu être véritablement une nourriture et son sang véritablement un breuvage.

Mais nous avons vu que, selon l’enseignement du Messie, il fallait absolument manger cette chair et boire ce sang, pour obtenir la vie éternelle.

Dociles à cette injonction, quelques fidèles vont donc s’approcher de leur Maître et recevoir de lui quelque parcelle de la sainte substance qui les immortalise.

Mais après eux, une fois le Maître parti, qui pourra le remplacer, qui pourra continuer ses largesses célestes ? Qui pourra encore inviter les pauvres humains au festin du royaume de Dieu ? Le verset suivant va nous répondre sur ce point.

56. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.

Voilà la base de l’extension indéfinie de la personne de Jésus, de sa présence universelle parmi tous les membres de son Église. Chacun de ceux qui ont eu part à la sainte Communion de la chair et du sang devient, par le fait même, un nouveau corps du Christ, un prolongement de la personnalité du Maître ; chacun de ceux-là est, à son tour, une source sainte où d’autres fidèles peuvent venir puiser et les explications données par la bouche du Sauveur et les eaux vives de la régénération spirituelle dans la substance desquelles se propage sa Divinité.

De transmission en transmission, le même acte toujours répété avec les mêmes paroles et les mêmes effets fait encore vivre au milieu de nous, en des milliers d’endroits différents, la figure du fondateur du christianisme.

La promesse même de la vie éternelle se trouve implicitement garantie par la thèse du v. 56.

Le fidèle se sait, par la parole du Christ, si intimement uni à lui qu’ils ne font plus qu’un ; or, la tradition lui rapporte que son Maître a franchi victorieusement les épreuves de la mort, qu’il est sorti vivant du tombeau et s’est montré à diverses reprises à ceux qui avaient cru en lui ; comme lui, il se croit donc assuré de revivre au-delà du trépas et même, quoi qu’il ait fait, quelques crimes qu’il ait commis, il compte sur un avenir éternel de béatitude. N’est-ce pas le Christ, selon sa foi qui doit venir juger les vivants et les morts ? Or, on ne peut être en même temps juge et justiciable, et lui, fidèle chrétien, Christ lui-même par le mystère de la sainte Communion, sera donc, à ce moment redoutable, sur le trône divin et non sur le banc des accusés.

Ainsi nous voyons que cet acte, si simple en apparence, suffit pour expliquer l’extension énorme du christianisme et les manifestations les plus visibles de son culte.

III

Cette pratique n’était pas nouvelle, Jésus n’en était pas l’inventeur ; elle n’aurait pu avoir d’ailleurs un effet aussi profond sur l’esprit de ceux à qui elle était révélée, si elle n’avait eu antérieurement des racines vivaces dans les mystères de la théologie.

Sondez les Écritures, dit le Christ, car c’est par elles que vous croyez avoir la vie éternelle, et ce sont elles qui rendent témoignage de moi. (Saint Jean, v. 39).

Et véritablement, si nous sondons les Écritures, c’est-à-dire si nous cherchons à nous rendre compte du sens caché sous les allégories de l’Ancien Testament, nous voyons fourmiller à chaque page les allusions à la spermatophagie sacrée, mystère traditionnel de la caste sacerdotale, marque cachée du ministère divin et de l’intelligence supérieure des prêtres.

Nous n’en citerons ici que quelques-unes, laissant au lecteur le soin de s’édifier par ses propres recherches, pour le surplus. La première image connue de tous, et rappelée d’ailleurs dans les versets cités plus haut, se trouve dans la manne du désert, nourriture spéciale donnée miraculeusement à son peuple élu. Le désert représente souvent, dans les Écritures, la solitude où doit se retirer le prêtre pour exercer sa dévotion suprême et recueillir la substance divine.

Une seconde figure allégorique plus développée est offerte par le sacrifice d’Abraham qui consent à immoler son fils pour satisfaire à la volonté divine ; en réalité, Dieu n’exige pas de lui l’accomplissement parfait de cet holocauste, il suffit qu’il fasse le geste d’y obtempérer, et c’est bien là ce que fait le prêtre en offrant à la divinité l’hommage de ce qui pourrait devenir son fils, si le temps et les circonstances étaient autres.

Enfin, nous signalerons encore l’arbre de vie du paradis terrestre dans la Genèse. Le fruit de l’arbre de vie est défendu aux hommes ; si ceux-ci en mangeaient, ils deviendraient semblables aux dieux, c’est-à-dire aux prêtres connaissant le bien et le mal. Ces images et ces explications deviennent fort claires lorsqu’on connaît les pratiques et les usages auxquels elles font allusion.

Mais les textes de l’Ancien Testament ont été eux-mêmes inspirés par la tradition religieuse antérieure, qui s’est épanouie dans la péninsule hindoustani, et qui a laissé des traces faciles à retrouver sous la forme d’une littérature sacrée dont plusieurs monuments sont à notre portée, ayant été traduits récemment en langue française.

Nous prendrons pour guide dans ces recherches « le Chant du bienheureux », ou Bhagavad-Gitâ, traduit du sanscrit par Émile Burnouf, et où nous retrouvons dans un langage plus explicite la même pratique traditionnelle de la spermatophagie sacrée, glorifiée comme étant l’unique moyen d’arriver à saisir Dieu, à s’unir à lui, à vivre dans une sainte perfection.

Dieu est l’âme universelle.

II. 17. Sache-le, il est indestructible, celui par qui a été développé cet Univers ; la destruction de cet Impérissable, nul ne peut l’accomplir.

18. Et ces corps qui finissent procèdent d’une âme éternelle, indestructible, immuable.

Le bonheur suprême réside dans l’union avec Dieu.

VI. 27. Une félicité suprême pénètre l’âme du Yogi ses passions sont apaisées ; il est devenu en essence Dieu lui-même, il est sans tache.

28. Ainsi, par l’exercice persévérant de la Sainte Union, l’homme purifié jouit heureusement dans son contact avec Dieu, d’une béatitude infinie.

29. Il voit l’àme résidant en tous les êtres vivants et dans l’âme de tous ces êtres, lorsque son âme à lui-même est unie de l’Union divine et qu’il voit, de toutes parts, l’Identité.

Cette union avec Dieu s’accomplit par un acte.

V. 5. Le séjour où l’on parvient par les méditations rationnelles, on y arrive aussi par les actes de l’union mystique, et celui qui voit une seule chose dans ces deux méthodes voit bien.

Le prêtre doit s’y livrer dans la solitude.

VI. 10. Que le Yogi exerce toujours sa dévotion seul, à l’écart, sans compagnie, maître de sa pensée, dépouillé d’espérance.

Pour trouver Dieu il s’adressera à sa force masculine, à sa puissance reproductive.

VII. 8. Je suis, dit Dieu, la force masculine dans les hommes.

X. 39. Ce qu’il y a de puissance reproductive dans les êtres vivants, dit encore Dieu, cela c’est moi.

Il trouvera le principe d’immortalité dans sa propre semence.

VIII. 10. Sache, dit le Dieu, que je suis la semence inépuisable de tous les vivants.

IX 18. Je suis… la semence immortelle. L’acte par lequel le prêtre s’unit à Dieu constitue le sacrifice suprême.

IV. 27. Quelques-uns, dans le feu mystique de la continence allumée par la science, offrent toutes les fonctions des sens et de la vie.

Mais il faut manger les restes du sacrifice.

IV. 31. Ceux qui mangent les restes du sacrifice, aliment d’immortalité, vont à l’éternel Dieu. Dans cet acte, le péché n’atteint pas le prêtre.

V. 7. Adonné à cette pratique l’âme purifiée, victorieux de lui-même et de ses sens, vivant de la vie de tous les vivants, il n’est pas souillé par son oeuvre.

V. 10. Celui qui ayant chassé le désir, accomplit les oeuvres en vue de Dieu n’est pas plus souillé par le péché que par l’eau la feuille du lotus.

C’est dans la compréhension de ces choses que résident les enseignements les plus précieux de la tradition.

XVIII. 63. Je t’ai exposé la science dans ses mystères les plus secrets. Examine-la tout entière et puis agis, selon ta volonté.

XVIII. 73. Le trouble a disparu. Dieu auguste, j’ai reçu par ta grâce la tradition sainte. Je suis affermi ; le doute est dissipé ; je suivrai ta parole.

Combien de millions de prêtres n’ont-ils pas suivi la parole du Bienheureux, croyant toujours s’unir à un Dieu invisible et consacrant toute leur vie à une superstition étrange qui apparaît encore, planant au-dessus de nos sociétés contemporaines comme le rêve insensé d’une imagination malade et cependant en même temps, comme une institution solide qui semble défier les siècles. Et ce n’est pas seulement dans les livres sacrés que nous retrouverons les traces de ces usages bizarres et occultes : si nous interrogeons les monuments élevés par les diverses religions de l’Inde et de l’Égypte, nous pouvons y retrouver des allusions évidentes à ces pratiques théophagiques. Les idoles ithyphalliques de l’Égypte s’expliquent d’elles-mêmes par ces idées et ces mœurs des prêtres ; il en est de même du culte du lingam si universel dans l’Inde.

Jérôme Becker nous a cité un temple de la haute Égypte datant des Pharaons, où il a noté, au milieu des ornements divers de la décoration murale, une figure d’Osiris, tracée en profil, et sur laquelle le dessinateur a figuré un arc symbolique partant des sources de la génération pour arriver à la bouche, et indiquant ainsi la trajectoire rituélique de la semence sacrée.

Le même explorateur, se trouvant au Caire vers les mois d’été, où la ville est abandonnée à l’ordinaire par les étrangers, eut l’occasion d’assister à une sortie de la procession d’Osiris, auquel les fellahs tiennent encore à rendre cet hommage annuel ; l’image du Dieu portée au cours de cette manifestation religieuse exécute en pleine rue, au moyen d’un mécanisme spécial mû par un porteur dissimulé dans le socle, ce que les poètes qui parlent de ces mystères ont coutume d’appeler : « le geste auguste du Semeur ! »

Ce n’est d’ailleurs pas uniquement dans les contrées dont nous venons de citer le nom que les traces de cet usage théologique sont susceptibles d’être recueillies ; il n’est pas une contrée du monde, pas une race ayant eu quelque teinte de civilisation religieuse qui n’ait connu ces mystères et où la communion habituelle entre les prêtres et les dieux n’ait été consommée selon ce rite si soigneusement caché aux profanes.

Les triades des druides y font des allusions nombreuses. Toutes les religions particulières de la Chine et des autres pays d’Extrême-Orient n’ont pas d’autre base. Lorsque les conquérants du Mexique vinrent planter sur le sol américain la croix du Christ, copieusement arrosée du sang des malheureux indigènes, ils trouvèrent florissant dans le pays un culte magnifique, des temples grandioses, à l’intérieur desquels se célébraient des mystères dont le fond essentiel reposait sur les mêmes pratiques universelles ; récemment encore dans l’Île de Madagascar, une religion nouvelle naquit parmi les Malgaches et s’y répandit avec la rapidité d’une explosion : le centre de ce culte nouveau était toujours l’union secrète entre le prêtre solitaire et la toute-puissance divine, par le ministère d’un mariage mystique entre l’homme et l’infini. Les féticheurs nègres n’enseignent pas autre chose à leurs jeunes récipiendaires, et pour leur rappeler, au début de leur initiation, l’importance de cet aliment nouveau donné à la fois à leur corps et à leur esprit, ils les enduisent entièrement de couleur blanche pendant la première année de leur noviciat.

Ce n’est donc point une superstition locale que cette croyance universelle à la possibilité d’établir un lien entre l’homme et Dieu par la spermatophagie, et celui qui connaît et qui perçoit clairement la réalité historique en cette matière se trouve réduit à ne pouvoir admettre, pour expliquer la situation du monde, qu’un nombre d’hypothèses fort restreint : ou bien il y a là une sorte de maladie mentale collective dont la contagion a contaminé toutes les races de la terre, ou bien il y a au fond de ces pratiques un élément sérieux, fondé dans la nature des choses et qu’il conviendrait de mettre en lumière d’une manière définitive et irréfutable.

Si l’on cherche l’explication de ces faits en remontant à leur origine, ce qui est la seule méthode conforme à la raison, on peut constater que, avant même la naissance de toute religion organisée, apparaissent dans toutes les contrées du monde des solitaires qui vivent à l’écart, sans contact charnel avec le sexe différent du leur : ces hommes se livrent à la méditation et semblent en rapport, selon leurs discours, avec une autre population spirituelle de ce monde que nos sens ne perçoivent pas, mais dont l’existence semble prouvée par les phénomènes spirites de plus en plus étudiés de nos jours. La méthode spéciale appliquée par ces isolés dans leur vie charnelle n’est-elle pas de nature à faciliter ces rapports entre l’homme et ces êtres invisibles ? Si une réponse affirmative à cette question pouvait être donnée et valablement démontrée, l’histoire naturelle des religions en serait considérablement éclaircie.

IV

Nous ne pouvons pas nous attarder à ces considérations ; nous ne les avons exposées que pour permettre au lecteur de comprendre quelle était la portée des paroles prononcées par le Christ et sur quelles bases reposait son enseignement.

Cette doctrine prit, dès le début, les aspects les plus divers selon la nature des intelligences dans lesquelles elle avait à germer et à grandir ; parmi les chrétiens de la première heure, se trouvaient un grand nombre d’illettrés, pour lesquels les considérations étendues sur l’histoire religieuse et son évolution désirable devaient rester lettre morte ; pour ceux-là, il fallait que la théologie nouvelle pût se résumer en une thèse simple et forte, suivant d’aussi près que possible les actes mêmes que la prédication de l’Évangile exigeait d’eux.

C’est dans ce milieu de travailleurs confiants et zélés, mais dépourvus de science profonde, que se forma cette conception résumant tout l’enseignement du Christ dans le devoir d’aimer… Pour mettre ce devoir en pratique, pour réaliser sur terre cette Jérusalem céleste où chacun vit animé d’un sentiment d’adoration illimitée pour tous ses semblables, la première méthode à suivre, la voie la plus droite, la plus courte, consistait, d’après eux, dans l’action : c’est-à-dire dans des embrassements intimes, confondant tous les fidèles sans distinction d’âge ni de sexe, de fortune ni de beauté.

Tel fut le principe fondamental des premières communautés chrétiennes, de ces réunions qui eurent lieu d’abord chaque soir, pour s’espacer ensuite de semaine en semaine, et qui prirent, à raison de leur objet même, le nom d’agape, du grec agapô, j’aime. Aucun de ceux qui participaient à ces transports de foi mystique sentie et vécue jusque dans la chair ne concevait le moindre remords ; rien ne venait troubler le calme de leur conscience. L’exemple universel de toute la communauté où brillaient tant de vertus et de zèle religieux, l’excellence de leurs propres intentions, tournées exclusivement vers le bonheur universel des humains, et l’espérance du royaume céleste les mettaient à l’abri de tout doute et rejetaient loin de leurs pensées la possibilité de voir dans leurs actions rituéliques un côté bas, grossier et répréhensible. Mais, s’il en était ainsi pour les masses profondes du christianisme, tout autre devait être l’attitude des apôtres jouant à la fois le rôle du pasteur vis-à-vis du troupeau des fidèles, celui de propagateur envers la foule des incroyants, enfin celui de défenseur de la foi contre les autres cultes, les autres religions, dont le christianisme devait bientôt se montrer l’adversaire implacable.

L’évolution rapide qui fit passer le paganisme d’une indifférence plutôt amicale à une hostilité déclarée à l’égard du culte nouveau se trouve marquée en quelques traits frappants, dans la relation des actes des apôtres.

Au début, leurs discours exaltant les idées qui dormaient au fond des mystères païens sont l’objet d’un enthousiasme passionné de la part de ces populations :

XIV. 11. Et le peuple ayant vu ce que Paul avait fait s’écria et dit en langue Lycaonienne : « Des dieux ayant une forme humaine sont descendus vers nous ».

12. Et ils appelaient Barnabas Jupiter, et Paul Mercure, parce que c’était lui qui portait la parole.

13. Et même le sacrificateur de Jupiter, qui était à l’entrée de leur ville, vint avec des taureaux et des couronnes et voulait leur sacrifier avec la multitude.

Mais bientôt ceux qui avaient, à un titre quelconque, des intérêts, liés à la conservation et au développement des anciennes superstitions, sentirent qu’il y avait dans les idées nouvelles, se dégageant du mouvement chrétien, un souffle puissant qui allait briser les anciennes idoles et refaire au monde une conscience plus haute.

Toutefois, ce qui les émouvait le plus vivement, c’était de voir les bénéfices habituels auxquels leur existence était attachée, menacés dans leur source ; de là, de leur part, une opposition désespérée aux progrès de l’Évangile.

Cet aspect spécial des débuts du christianisme est clairement mis en lumière dans le passage suivant :

XIX. 24. Car un orfèvre, nommé Démétrius, qui faisait de petits temples d’argent de Diane et qui donnait beaucoup à gagner aux ouvriers de ce métier.

25. Les assembla avec d’autres qui travaillaient à ces sortes d’ouvrages et leur dit : 0 hommes, vous savez que tout notre gain vient de cet ouvrage.

26. Et cependant vous voyez et vous entendez dire que non seulement à Éphèse, mais presque par toute l’Asie, ce Paul, par des persuasions, a détourné du culte des dieux un grand nombre de personnes, en disant que les dieux qui sont faits par les mains des hommes ne sont pas des dieux.

27. Il n’y a pas seulement de danger pour nous que notre métier ne soit décrié, mais il est même à craindre que le temple de la grande Diane ne tombe dans le mépris et que sa majesté que toute l’Asie et tout le monde révère ne s’anéantisse aussi.

28. Ayant entendu cela, ils furent transportés de colère et s’écrièrent : « Grande est la Diane des Éphésiens ! » Cet incident dut se multiplier sous milles formes diverses dans toutes les localités où le christianisme fut prêché,et ainsi une guerre d’intérêts, guerre sans merci et passionnée, se déclara fatalement entre le système religieux préexistant et le prosélytisme de la foi qui venait de naître.

Cette guerre, toute en paroles et en discours à ses débuts, devait amener les apôtres à répondre comme ils le purent aux attaques auxquelles ils se trouvaient en butte ; forts de la connaissance des mœurs cachées des prêtres païens, ils y cherchèrent une arme contre leurs adversaires, et Paul se trouva ainsi amené à décrier publiquement ces usages, à attirer sur eux le mépris de la foule, à les représenter comme une aberration des sens et une malédiction de la justice divine.

C’est ainsi que nous lui voyons dire, dans son Épître aux Romains, en parlant du sacerdoce des idoles :

I. 25. Eux qui ont changé la vérité de Dieu en des choses fausses et qui ont adoré et servi la créature, au lieu du Créateur, qui est béni éternellement. Amen.

28. C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes ; car les femmes, parmi eux, ont changé l’usage naturel en un autre, qui est contre nature.

27. De même aussi, les hommes, laissant l’usage naturel de la femme, ont été embrasés dans leur convoitise les uns pour les autres commettant homme avec homme des choses infâmes et recevant en eux-mêmes la récompense qui était due à leur égarement.

Mais après avoir tenu un langage aussi grossier et aussi insultant à l’égard de ceux qui n’avaient commis d’autre crime que de faire ce qui se faisait à chaque agape, comment l’apôtre va-t-il encore oser se présenter à ces chrétiens dont il s’est fait le chef et quel langage va-t-il leur tenir ?

Ah ! l’habileté dans les discours ne lui fait pas défaut et rien ne lui est plus aisé que de montrer deux visages : l’un courroucé, l’autre pacifique comme le double masque du Dieu Janus ; c’est dans les paroles mêmes du Christ qu’il trouvera le fondement de sa duplicité morale ; le fidèle chrétien est uni au Christ et par conséquent il profite du même affranchissement ; quoi qu’il fasse, le péché n’a plus d’action sur lui, il est couvert par la grâce ; et même, plus il pèche, ou plus il fait ce qui serait un péché pour un autre, plus il fait abonder la grâce qui l’innocente ; c’est pour cela que l’apôtre exhorte les fidèles à offrir leur corps en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce qui est leur service raisonnable. (Rom, XIL 1).

Ainsi s’établit cette théorie théologique de la grâce sanctifiante, qui efface tous les péchés et dont le bénéfice appartient à tous ceux qui ont communion à l’Eucharistie véritable.

V

En examinant de près la situation historique que nous venons d’exposer, le lecteur comprendra comment la communauté chrétienne, tout en croyant ne pas pêcher dans les actes commandés par Jésus, a dû cependant affirmer que de tels actes étaient immoraux et en cacher soigneusement l’existence aux yeux du monde extérieur.

Seulement, lorsque le nombre des communautés chrétiennes alla en grandissant, mille raisons vinrent rendre difficile, presque impossible, la conservation de ce secret.

Parmi les innombrables néophytes de l’Évangile, il y en eut sans doute qui, attirés surtout par la curiosité, ne trouvèrent pas dans les mystères chrétiens, une solution satisfaisante aux problèmes qui les tourmentaient. Fatigués par des actes auxquels leur corps ne s’associait plus qu’avec répugnance, sans espoir de voir jaillir en eux cette illumination complète dont leur parlaient certains croyants, ils quittaient la communauté et renonçaient à en faire partie.

Voulant éviter à d’autres les désillusions auxquelles ils avaient été exposés, ils ne se gênaient nullement pour raconter à leurs amis de quelle nature étaient les cérémonies auxquelles ils avaient été soumis.

D’autre part, certains propagandistes du christianisme pouvaient découvrir trop tôt ces vérités au cours de conversations avec des étrangers qu’ils espéraient amener à leur foi ; pour ces raisons, pour d’autres encore, telles que les paroles imprudentes ou légères que des fidèles, hommes ou femmes, durent laisser échapper en bien des circonstances, il arriva bientôt que le monde romain fut plein du bruit des choses étranges qui se passaient dans les mystères chrétiens, et cette situation, qui rendait difficile et pénible leur mission aux apôtres, les amena souvent à adresser des remontrances à leurs ouailles.

Dans la Première lettre aux Corinthiens, Saint-Paul s’écrie :

V. 1. On entend dire de toutes parts qu’il y a parmi vous de l’impudicité et une telle impudicité que, même parmi les gentils, on n’entend parler de rien de semblable… Le meilleur moyen d’éviter cette mauvaise réputation pour le christianisme réside, selon Saint-Paul, dans une séparation complète et absolue entre les chrétiens et le- monde, c’est pourquoi il leur dit :

V. 9. Je vous ai écrit, dans ma lettre, de n’avoir aucune communication avec les impudiques.

10. Mais non absolument avec les impudiques de ce monde. Mais, malgré ces objurgations et bien d’autres répétées ensuite pour ceux qui se trouvaient dans une situation analogue à celle de Paul, la diffusion de la Vérité restait incompressible et tout le monde continuait à s’entretenir et à se scandaliser des scènes de débauche auxquelles on se livrait dans les conventicules de la Nouvelle Religion.

En présence de ce bruit continuel montant sans cesse jusqu’à eux du fond des masses populaires, les Pères de l’Église, les autorités ecclésiastiques, les successeurs des apôtres ne cessaient d’y opposer les démentis les plus formels, les plus catégoriques : « Rien n’était vrai, tout était calomnieux, inventé de fond en comble, sans la moindre base sérieuse, et les chrétiens vivaient, au contraire, tous dans une sainte abstinence ! »

Mais l’aplomb et la persévérance dans le mensonge ne suffisent pas pour tenir tête à toutes les situations : c’est ce qui ne tarda pas à devenir évident aux chefs de l’Église chrétienne, qui comprirent qu’il était temps de faire la part du feu et de reconnaître au moins une partie de la vérité, s’ils ne voulaient pas voir leur prestige et leur autorité s’écrouler dans le néant.

C’est alors qu’on vit certains écrivains religieux reconnaître que de tels usages avaient pu exister chez certaines sectes chrétiennes, encore qu’elles aient été désavouées publiquement par la grande généralité des fidèles et proclamées hérétiques.

C’est ainsi que Théodoret et Prodicus rapportent que certaines sectes appelaient communion mystique l’acte de Vénus pratiqué publiquement dans le temple.

Saint Épiphane donne une description complète de la cérémonie eucharistique, mais il l’attribue exclusivement aux gnostiques et a soin de la représenter comme une aberration indigne des vrais chrétiens ; dans leurs assemblées, dit-il, les hommes et les femmes mangent réciproquement la semence reproductive de l’espèce humaine en se tournant vers l’autel et en disant au Très Haut) : « Offerimus tibi donum corpus Christi ». « Nous t’offrons en sacrifice le corps de Jésus-Christ ! »

Mais, d’une part, pendant que les scribes à la solde de l’Église essaient ainsi de sauver sa réputation en jetant sur des sectes hérétiques le mauvais renom du culte secret, d’autre part, les autorités dirigeant ce grand mouvement social s’efforcent de discipliner les agapes, d’y rétablir l’ordre, de les rendre moins attrayantes pour les fidèles, afin qu’ils aient plus présente à l’esprit l’idée du sacrifice qu’il viennent y offrir à Dieu.

C’est ainsi que le Concile de Laodicée commence par défendre le baiser de paix entre personnes de sexes différents ; le même Concile alla plus loin et abolit la coutume de dresser des lits dans les églises pour faire l’agape plus commodément.

Il ne s’agit point ici de ces lits d’apparat employés par les classes riches de l’Empire romain comme siège pour leurs repas ; en effet, les chrétiens étaient tous des travailleurs, en grande partie des esclaves, et si des lits étaient commodes pour l’agape, c’est qu’on s’y livrait à des actes pour lesquels le lit a toujours été réservé depuis que l’homme en a fait usage. Mais, malgré ces mesures restrictives, la vérité continuait à sourdre de toutes parts à travers les fentes des portes qui fermaient les temples chrétiens, et mettaient les mystères à l’abri de la curiosité profane.

Le clergé se sentait menacé par l’explosion du sentiment public vis-à-vis duquel il était obligé de lutter en ayant recours à la violence de mensonges continuels ; cette situation était intolérable ; d’autre part, l’Église, enrichie, appuyée sur une tradition déjà plusieurs fois séculaire, glorifiée par d’innombrables martyrs et possédant enfin l’appui de l’autorité impériale, se sentit assez forte pour se mettre entièrement en dehors du monde et pour expulser du sanctuaire la masse des fidèles. Le Concile de Carthage supprima purement et simplement l’agape, et remplaça ces assemblées fraternelles par la messe, cérémonie froide et symbolique que nous voyons encore célébrée de nos jours dans les édifices consacrés au culte chrétien.

Depuis ce moment, l’Eucharistie réelle n’est plus ouvertement accordée aux fidèles ; elle n’est plus permise qu’aux prêtres et à ceux qu’ils veulent bien associer volontairement à leurs pratiques ; le corps de Jésus-Christ n’est plus donné au chrétien par (le ministère de l’amour divin, sous forme de sperme émanant d’un saint figurant le Christ lui-même ; c’est l’hostie, simple parcelle de pâte de farine, qui va désormais remplir ce rôle. Les mystères n’ont plus de raison d’être et, à partir de ce jour, c’est à portes ouvertes que la messe est célébrée.

Dans les premiers temps qui suivirent ce décret, les desservants des diverses paroisses chrétiennes protestèrent contre la réforme que le Concile leur imposait ; ils firent parvenir à leurs ordinaires des missives, se plaignant de ce que les fidèles semblaient prendre bien moins d’intérêt au culte depuis qu’on lui avait donné cette nouvelle forme ; ils rapportaient que le nombre des assistants avait considérablement diminué depuis que l’agape avait fait place à la messe. Mais l’intérêt de l’Église commandait : le Concile avait parlé ; tout le monde dut s’incliner et la réforme resta debout.

VI

Cependant, un germe de mort était entré dans l’Église en même temps que ce mensonge énorme qui transformait une miette de pain en un Dieu Tout-Puissant. Il fallut adapter à l’hostie la plupart des textes relatifs à l’Eucharistie véritable.

Elle ne faisait point partie du corps du desservant et il n’était donc pas possible de la rattacher au corps et au sang de Jésus-Christ, en passant par la filiation interne de la transmission véritable. Il fallut dire que c’étaient les paroles prononcées par le prêtre à l’autel qui avaient la puissance magique de transformer en essence et en nature la pauvre hostie, qui, à partir de ce moment, acquérait subitement et d’une manière invisible la vertu d’être une parcelle de la substance du Christ, et cette invention pitoyable et maladroite devait devenir le pivot de la conscience du monde !

Dès le début, des théologiens instruits protestèrent contre le caractère inadmissible de ces affirmations imposées par le dogme de l’Église à tous ceux qui y entraient pour mener la vie large et facile du prêtre. Il fallut plus de huit siècles avant que la Papauté osât faire proclamer le dogme de la Transsubstantiation, qui fut voté en 1207 par le Concile de Latran.

« L’Eucharistie », déclarent les Pères réunis à cette assemblée, « est le grand mystère de l’amour de Jésus-Christ pour les hommes ; rester auprès de ceux qu’on aime, se sacrifier pour eux, s’unir à eux, c’est le triple vœu de tout amour. Ce vœu n’est pas complètement réalisable pour l’homme qui est borné dans sa puissance comme dans sa durée. Mais Dieu pouvant le réaliser, le réalise. En un mot, pour savoir ce que peut faire l’amour dans le cœur de Dieu, on na qu’à penser ce qu’il fait dans le cœur de l’homme et y ajouter l’infini ».

Mais ces déclarations solennelles n’empêchaient pas chaque prêtre en particulier de reconnaître en lui-même, d’une manière éclatante, la fausseté de ce qu’il était obligé d’affirmer journellement : plusieurs, repris par leur conscience, s’efforçaient de trouver un moyen de rapprocher l’enseignement religieux de la véritable tradition chrétienne. C’est de ce mouvement de pensées, grandi au point de s’étendre à des nations entières, que sortit la Réforme.

C’est au sujet de l’Eucharistie que la plupart des novateurs religieux introduisirent des modifications dans les doctrines enseignées par l’Église catholique ; Luther affirme que l’hostie est communiquée comme le corps de Jésus-Christ et avec ce corps, mais qu’elle n’est pas ce corps ; elle est communiquée comme le corps parce que le desservant donne l’hostie aux fidèles, comme lui-même a reçu le sperme divin de son ascendant dans la filiation mystique ; elle est communiquée avec ce corps parce que le desservant qui donne l’hostie n’a le pouvoir d’agir ainsi que parce qu !il a reçu une parcelle du corps véritable du Christ avant d’être appelé à remplir officiellement des fonctions sacerdotales mais l’hostie n’est pas ce corps : ceci n’a besoin de nulle explication.

On voit que ces thèses suivent de très près la réalité cachée, ne s’en écartent même en aucune façon ; mais elles laissent, somme toute, le fidèle dans une situation inférieure à celui de l’Église catholique, en ce sens qu’il n’a pas davantage la réalité de la communion et qu’on lui enlève l’illusion théophagique.

Zwingle se borne à dire que la Cène est un symbole, ce qui est très vrai tant de la communion spermatique du prêtre que de celle purement illusoire des fidèles. Mais si cette affirmation est sincère, elle est de peu d’importance et elle amoindrit considérablement la portée de ces actes. Calvin enseigne que le corps céleste de Jésus agit dans l’Eucharistie d’une manière miraculeuse sur l’âme des croyants. Cette formule conserve à la manducation des espèces tout le prestige que lui donne l’Église catholique et cependant l’affirmation de Calvin est beaucoup plus proche de la vérité, comme on peut s’en apercevoir lorsqu’on possède la définition exacte des termes qu’il emploie.

Nous avons vu qu’en vertu du texte de l’Évangile (Jean,VI, 56), celui qui mange la chair du Christ et qui boit son sang s’incorpore le Christ et est incorporé en lui. Par cette union, il devient une partie du corps du Sauveur dont la forme visible en ce monde comprend donc tous ceux qui ont eu part à la communion charnelle, sacrement fondamental de l’Église, c’est-à-dire tout le corps sacerdotal ; comme, sur cette terre, le prêtre est le représentant du Ciel, le corps du Christ ainsi formé par l’ensemble des prêtres peut être appelé par Calvin le corps céleste de Jésus. Ce corps agit sur l’âme du croyant d’une manière miraculeuse, dans l’Eucharistie exotérique, en faisant croire au fidèle que la divinité est présente dans un objet matériel, par la simple puissance de l’affirmation et dans l’Eucharistie ésotérique, en révélant au communiant les mystères de son assimilation personnelle à la Divinité.

On voit par quels biais, par quels faux-fuyants alambiqués les théologiens protestants ont cherché à corriger, dans le sens d’une apparente sincérité, mais non dépourvue d’hypocrisie, le grossier mensonge fondamental de la Foi catholique ; on voit également que s’ils ont voulu, dans une certaine mesure, éviter le reproche de dire consciemment le contraire de ce qui est, ils sont cependant restés à mille lieues de cette franchise éclatante qui eût consisté à affirmer la vérité, telle qu’elle leur était connue, dans le langage le plus clair et le plus simple possible.

Aussi le mouvement de la réforme devait-il nécessairement s’émietter et se subdiviser à l’infini dans un nombre illimité de formules dont aucune ne pouvait être définitive.

VII

Reportons-nous maintenant à l’époque actuelle ; pensons au prêtre que nous coudoyons journellement sur le trottoir de nos rues, au couvent voisin devant la porte duquel nous passons chaque jour. Que se passe-t-il ? Que croient ces religieux ? Que font-ils concernant l’Eucharistie et ces mystères dont nous venons de nous occuper ?

L’œuvre de la transmission secrète de la personne de Jésus s’y poursuit toujours ; elle est toujours le centre de leur vie, leur préoccupation dominante.

Si nous voulons nous en assurer, il nous suffira de jeter un coup d’œil sur la littérature spéciale que ces Messieurs mettent au jour et dans laquelle ils brodent sur ce thème attachant des variations infinies.

L’espace dont je dispose ne me permet pas de donner ici au lecteur une longue série d’exemples de ces oeuvres spéciales ; mais il est aisé de se procurer ces livres et d’y retrouver, sous les fleurs d’une rhétorique conventionnelle, les faits précis qui sont exposés dans les pages précédentes. Parfois, le langage de l’écrivain tonsuré prend une netteté indiscutable et qui étonne. Ouvrons le Monde de l’Eucharistie, publié par M. l’abbé Bion, chez Victor Palmé, Paris, 1873. Cet ouvrage, parfaitement orthodoxe, a reçu l’approbation de l’ordinaire, conçue en termes flatteurs par M. Augustin, évêque de Nevers, et datée de Châtillon-en-Bazois, 10 octobre 1872. Voici ce que nous y lisons, p. 191 : C’est par la manducation du fruit de l’arbre de vie que le salut devait nous arriver… Il nous fallait le pain de vie, le vin qui fait germer les vierges.

Inutile de faire observer que l’on ne poussera pas, je pense, la croyance à la transsubstantiation assez loin pour tenter de faire germer une vierge au moyen de quelques fragments d’hostie ! C’est bien une autre substance, celle dont nous avons parlé plus haut, que M. l’abbé Bion vise dans ces mots.

D’autres ouvrages ne sont pas moins probants, telle, par exemple, l’Étude sur le cénobitisme pakhomien, écrite par l’abbé Ladeuze, actuellement recteur de l’université catholique de Louvain, en vue de réfuter les assertions récentes d’un savant égyptologue français, M. Amélineau, qui a mis au jour des manuscrits coptes désignant les mœurs des moines de la Thébaïde sous un aspect s’éloignant beaucoup de la notion que l’on s’en fait généralement en se fiant à leur réputation de sainteté.

Nous trouvons, à la fin de l’ouvrage de M. Ladeuze, une série de thèses en latin, ayant rapport aux mystères de la religion et où se trouve affirmé notamment (LIV) que la génération humaine est viciée par ce fait qu’elle dépouille coupablement la nature de la semence d’Adam.

Quant à la sincérité de l’auteur qui combat les conclusions de M. Amélineau, nous ne voulons pas la mettre en doute, surtout lorsqu’il dit (LXI) : Comme le mensonge qui se définit l’affirmation d’une chose jugée intérieurement fausse, est un mal intrinsèque et essentiel, il faut dire qu’il ne peut jamais être permis, si ce n’est pour éviter les plus grands maux temporels.

Nous savons maintenant quelle est la mentalité réelle de nos prêtres et nous devons comprendre qu’ils tirent de ces idées une grande force intellectuelle et une grande force morale : une force intellectuelle résultant de ce qu’ils connaissent une importante vérité historique qui a joué un rôle immense dans les événements du passé, qui représente encore une puissance énorme dans le monde présent ; et cette vérité qu’ils connaissent, ils savent que ceux qui la possèdent sont peu nombreux, que cette science est donc un privilège précieux qui leur donne une supériorité réelle, un ascendant considérable sur le reste des hommes.

Ils en tirent aussi une force morale, avons-nous dit : elle résulte de cette pensée que, sans l’ombre d’un doute possible, existe entre chacun d’eux et le martyr du Calvaire un lien puissant – un lien direct – un lien intime – par la volonté même de celui qu’un si grand nombre d’hommes considèrent comme leur Sauveur.

Le lecteur trouvera aussi, dans les idées que nous venons d’exposer, l’explication de l’influence immense, invincible, du prêtre sur l’esprit de la grande généralité des femmes.

Le rationaliste qui essaie de détourner une femme catholique de la superstition où elle est enlisée se heurte à une indifférence polie mais qu’aucun argument ne peut atteindre ; c’est que la conscience de cette femme est entièrement subjuguée par les idées qui lui ont été développées par son confesseur ; elle est envahie tout entière par cet amour mystique auquel elle rapporte toutes ses pensées, toutes ses intentions, et qui fait tout le charme, la poésie, la grandeur de sa vie.

Il est bon de savoir ces choses, car il vaut mieux marcher dans le monde les yeux ouverts que couverts ; cependant les quelques pages que le lecteur vient de parcourir ne doivent être pour lui que le commencement d’études plus sérieuses et plus approfondies sur ce sujet, qui est peut-être le plus important de l’Histoire et de la Politique contemporaine. Il lui faudra d’abord arriver à une certitude personnelle sur ces notions et, sous ce rapport, notre expérience nous prouve qu’il suffit de toucher à ces problèmes pour voir les preuves surgir d’elles-mêmes. Chaque fois que nous en avons parlé, nous avons reçu de nouvelles confirmations de ceux auxquels nous nous adressions, et récemment encore, ayant exposé ces théories dans une assemblée assez nombreuse, nous fûmes rejoints après la séance par un de nos auditeurs qui vint nous dire : « Oui, tout ce que vous avez expliqué ce soir est parfaitement vrai ; je le sais de science certaine, ayant été élevé au village et ayant fait partie dans ma jeunesse d’une congrégation (De broeders zonder zonden), où tout cela se pratique couramment ».

L’Eucharistie, par le Chevalier Le Clément de Saint Marcq

Notes :

(1) Récemment à Quito (Équateur), une bande de cléricaux fanatiques s’est emparé de libres-penseurs, emprisonnés par le général Piaza. et leur a fait subir les Pires tortures, les mutilant et les brûlant vifs. Ils ont même arraché et coupé en morceaux le cœur de la plus Illustre de leurs victimes, Eloy Alfaro, et l’ont mangé en présence de ces prêtres qui applaudissaient à ce spectacle.

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Tau Heliogabale

Tau Heliogable, évêque errant et divaguant dans les filiations apostoliques de Robert Ambelain-André Mauer-Tau IAcObus-Sophia Eris ; Tugdual le Jeune-Mgr. Koulmer-Mar François-Marie ; Armand Toussaint-Tau SponToPhoros (la liste complète des lignées apostoliques et gnostiques est visible ici).Fondateur de la confédération d’évêques errants et indépendants connue sous le nom d’Eglise Gnostique Chaote.Nous mettrons à disposition ici tout le matériel gnostique qui nous fut légué, ainsi que le matériel propre à la gnose chaote.

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